Comédie, tragédie…

 La tante a mis à la petite sa belle robe à carreaux et ses sandales à fleur. Elle a pris dans la cuisine le grand panier en paille, le porte-monnaie.

Les halles : la petite, impressionnée a vu des garçons bouchers au tablier maculé de rouge transporter sur leurs épaules des carcasses entières. (et pourquoi ils mettent des rangées de roses en plastique entre les morceaux de viande?)

Elle a vu les étalages croulants de couleurs jusque parterre, elle aimerait bien elle aussi, avoir un étal pour jouer à la marchande, elle en avait demandé un pour Noël, avec une balance à plateaux, mais…(et comment elle fait, la dame, pour connaitre le prix sur la grosse Roberval quadrillée ?)

Elle a vu des poissons tout brillants, gisant tristement sur des paillettes de glace, et des crabes verts gigotant dans un petit filet.

La tante a acheté du poisson pour la petite. C’est qu’il faut la bien nourrir, la pauvre menue. 

Il est midi. C’est la cloche en bas de la rue qui le dit.

La petite regarde son assiette dans laquelle un morceau de chair fine et blanche prend toute la place. Elle renifle doucement, puis murmure d’une voix presque inaudible :

- J’en veux pas, tati.

- Mange, je l’ai acheté pour toi…

Elle n’ose dire franchement non, alors elle remue doucement la tête.

- C’est pas possible une comédie pareille, tous les jours…

Ce serait plutôt une tragédie, mais la petite ne connait pas encore ces subtilités.

- Regarde-moi ça, de la sole, et à dix sacs le kilos, encore !

(c’est pas vrai, le poissonnier, il a mis un sac bleu et un sac blanc, deux, donc, et pas dix…)

- C’est gros comme un tchot’*  et ça veut rien manger…

- J’en veux pas, tati…

Les yeux de la petite deviennent deux lacs sombres.

- Tu n’auras rien d’autre…

(Mais je ne veux rien d’autre, justement...)

- Mais qu’est ce que j’ai fait au Bon Dieu ?

(Et lui, hein ? qu’est ce qu’il m’a fait à moi ?)

- J’en veux pa-a-a-a-as…

Litanie d’un A saccadé qui s’en va crescendo, s’échappant par la fenêtre, ricochant par dessus les toits, dans tout le quartier.

Au bout d’une heure de vaines négociations, la tante a fini par retirer l’assiette.

Ce n’est pas grave.

Pour le goûter, aujourd’hui, il y aura de la sole…

Serge…

Les parents sont partis. Ce soir ils sont de sortie. Malgré le froid, Elle ouvre la fenêtre en grand, car la Mère a laissé derrière elle un sillage écoeurant et capiteux (à l’odeur de guimauve frelatée – Paris YSL).
Elle va passer une bonne soirée, elle aussi…
D’abord faire un tri sélectif : c’est ici que le mot « variétés » trouve tout son sens.
Retrouver le disque à pochette rouge.
Les grandes personnes riches n’ont pas le monopole [platine et diamant], loin s’en faut…
Tout le plaisir est dans le craquotis de la pointe sur la résine noire, prélude de quelques secondes qui fait un bruit de gros baiser et [d'un coeur qui bat].

« Elle rentre en écartant les bras
Comme si elle rentrait pour la première fois »…
Elle tourne et danse, derviche saltimbanque…s’enroule de cette grande voix, profonde, violente et ronde, triviale.
Elle veut bien les violons, le chat qui dort, le chien pas méchant…les chansons d’insomnie.
Elle s’imagine les reflets étranges des néons roses de Pigalle…et revisite le french-cancan à sa manière.
Elle ne cessera de danser que lorsqu’elle tombera sur le canapé, épuisée, les mèches humides collées aux tempes, la fièvre dans la bouche.
Les voisins vont encore se plaindre à la Mère, demain…
Et si elle se fait gronder, la prochaine fois elle sortira le disque de la diva aux gros-gros yeux noirs…

Ce qui s’est dit pendant les funérailles…

- Pauvre vieux…

- Qui va s’occuper de la mamette, maintenant qu’elle est toute seule ?

- Pas moi, j’ai déjà les pèques *, et Marie elle fait les ménages, ça lui suffit bien comme ça…

- Il fait presque trop beau…

-  C’est déjà ça…

- Dimanche prochain, si c’est pareil, on ira à la pêche, non ?

- Faut que j’aille aider Néné pour creuser sa piscine…

[Sous les escaliers, les plus jeunes] : 

- Alors, tu l’as touché ?

- Ça va pas non ? c’est tout froid…

- T’as eu les jetons, ouais…

- Regarde l’autre, comme elle espinche ** l’oncle Giovanni, on dirait qu’elle veut le manger…

- Eh oui, qu’elle veut le manger, té ! Depuis qu’il lui a dit…

- Ma mère elle dit toujours qu’il faut pas croire ce qu’il dit, celui-là…

- Pourquoi, il lui a dit pareil ?

- Bon alors on remonte et tu le touches, hein…

- Beurk non !

- Sinon je dirais à Giovanni que…

- Bordigue***, va…

Elles remontent les escaliers quatre à quatre, et se composant des mines de circonstance, entrent dans la chambre du défunt, où les trois fils sont en train de visser le couvercle du cercueil. On entend derrière elles quelqu’un monter à pas pressés. C’est une voisine, affolée :

-  Attendez ! Ne fermez pas, je ne l’ai pas vu !

Les trois fils se mettent à tourner machinalement, sans un mot ou le moindre regard, dans l’autre sens. Va savoir pourquoi, on croirait entendre la musique du « Parrain »…

[Après la cérémonie] :

- C’était bien la peine qu’elle nous joue la comédie, l’autre…

- Faudrait qu’elle arrête de picoler, un peu

- Oh ! l’hôpital qui se fout de la charité…

- Qu’est ce qu’elle dit, la Marie ?

- Rien, des conneries…

- N’empêche, heureusement qu’il y avait encore de la place…

- Bé oui, tu sais bien, celle qu’était prévue pour Néné, quand il a eu son…

- Et comme il est pas mort…

-  C’est déjà ça…

-  C’est pas tout ça, mais on va manger où, maintenant ?

- Pas chez moi, y’a déjà les pèques et…

[Dans la voiture, les plus jeunes] :

- T’as vu, c’est toujours pareil…

- A chaque fois on revient en taxi et on va manger chez Guido…

- Aux enterrements, tout comme aux mariages…

 

[Quelqu’un] :

- Pauvre vieux ! Et ils osent dire qu’il n’a pas souffert !

* pèque (N.m) : enfant

** espincher (V.) : regarder avec insistance

*** Bordigue (N.f) : insulte gravissime, mettant en doute une certaine moralité féminine.

Ces termes sont issus du patois local qui a bercé mon enfance…

Ceci est tiré d’une histoire vraie… seuls les noms ont été changés…(et encore pas tous…)

Milles excuses à ceux dont le contenu peut heurter la sensibilité…

Noir comme…

Quand on a appris ce qui c’était passé (½ page dans le journal local, tout de même), ça n’a étonné personne. (cela devait arriver, disaient même certains…) Au village, tout le monde le connaissait pour ses coups de gueule enragés, aussi soudains et noirs que les orages de septembre. Une fois, il avait même foutu une sacrée trouille au gars de la redevance, le pauvre, il était parti en courant et n’avait jamais osé revenir. Ça avait fait marrer les voisins… Sauf que le jour où il a descendu son beau-frère au fusil de chasse dans la cage d’escalier, devant tout le monde, les voisins, ils avaient plus trop envie de rigoler…  - La grand-mère, qui était un peu sourde, ne comprit pas tout de suite pourquoi la police était venu chercher son fils, parce qu’il avait buté son chien ??…-  Certains commerçants refusaient de servir sa femme (même la bouchère la volait un peu, tantôt sur la quantité, tantôt sur le prix au kilo, sans toutefois lui adresser la parole…) 

Faut vous dire, monsieur, que chez ces gens-là, on ne vit pas, monsieur, on ne vit pas : on triche… 

Tous interdisaient à leurs enfants de fréquenter les petites, et les gosses obéissants s’éparpillaient comme des moineaux si elles descendaient dans le square pour jouer un peu. 

La honte dans l’âme, sa femme finit par se faire embaucher à la place de son mari. Travail de nuit, petits matins… 

- Noire la nuit, et rouges les feux arrière des voitures – 

Va comprendre… 

Blanc…

La neige de la ville n’est qu’une illusion de netteté, où les passants pressés laissent leur trace, dans un bruit mat et mouillé. La neige de la ville est devenue un sorbet sale, qui ne durera pas sous l’insolence du grand soleil d’ici.

Elle a réussi à trouver la chaleur originelle et rassurante des draps, autre neige, unique, douce et pure. Elle a prétendu avoir de la fièvre. D’un geste péremptoire, l’infirmière sans âme lui a tendu un thermomètre. Il suffit de tapoter doucement et régulièrement le côté sans mercure contre la paume de sa main, pour que l’instrument affiche une température minimale de 38,5 °C, indispensable sésame pour être dispensée de gymnastique au grand air…

La peinture du mur s’écaille par endroits, dessinant une géographie qu’elle seule connaît par cœur.

En vérité, c’est d’une autre fièvre qu’elle souffre, impalpable, invisible, permanente… (incurable ?)

La magie du froid a transformé la vitre en papier calque, estompant l’univers et ses bruits. Magie qui matérialise en buée, comme les bulles des bandes dessinées, les rires des enfants et les mensonges des adultes…

Elle contemple la petite planète qui s’éparpille au fond de son verre en tournant sur elle-même, laissant dans son sillage de minuscules points de suspension, matière dispersée au goût amer-salé [comme les larmes].

Elle a lu dans les pages roses du Larousse : « qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ».

Alors oui, se couler en douce dans le cocon-coton des draps anonymes, et oublier l’hiver…

Vert…

Juin a emporté les rires des enfants et la cloche de l’école d’en face. Au fond du jardin, dans une chambre minuscule et obscure, le soleil crayonne au hasard des ombres de feuillage sur le plafond. Cette maison est un havre de paix où chacun est le bienvenu à toute heure.

Ici, le temps n’aura jamais de prise sur elle. 
C’est parce qu’il a les yeux couleur miel, et qu’il porte un nom d’arbre. 

Il sait jouer du piano, de la flûte traversière, mais pour l’heure il joue la mélodie du bonheur, transparente et joyeuse comme l’eau des fontaines. 
Les abeilles frissonnent dans l’odeur trop sucrée des glycines… 

Il ne reste que les murmures aquatiques… 

Le tilleul du jardin gardera le secret.

Il était une fois Août et son soleil calcaire…

Alors que j’étais fort occupée avec la vendeuse de la gelateria, j’entendis derrière moi le rire clair de Mademoiselle M. Et je t’ai vu, au milieu de la place, avec ton cône [de gaufrette] dans la main… pendu à tes lèvres, un sourire mitigé de scout désolé. Un seul et unique baiser de ta langue et elle a succombé, glissé, s’est répandue à tes pieds… irrécupérable…

La boule pastel de ton ultime sorbet dessinait déjà un atoll nacré sur le pavé gris, étrange contraste brillant sur mat, presque sphère sur carré parfait. J’en veux pour témoin un grand Christ de bronze, et même que c’était pendant les Chorégies !! 

Sur le chemin de l’école…

D’abord les escaliers de l’immeuble, en pierre agglomérée, on dirait qu’ils sont en nougat…et les pavés de verre qui dessinent des arcs en ciel sur le mur…

Ensuite, la rue étroite, en bas de l’immeuble le garage Pasquier (ça sent le crésyl parfois, qu’elle en est toute retournée…)

En bas sur l’avenue, la papeterie, devant la vitrine de laquelle elle rêve tous les jours devant des crayons qui sentent la pomme, la fraise, les fleurs, selon les couleurs… 

La Coop, minuscule : derrière sa caisse, l’épicière qui dit tout à sa mère et à tout le quartier. On y vend des yaourts « La Roche aux Fées » en pots de carton recouverts de paraffine…

En face la boucherie Borg avec son patron ogresque, qui fait peur à la petite…et le lycée où elle ira peut-être plus tard… 

La pharmacie, et plus loin le commissariat. Aujourd’hui c’est devenu un parc…

Et juste après, les hauts murs de l’école, avec sa grande statue de St Joseph et ses grilles vertes toutes hérissées vers le ciel. 

Elle a trouvé le moyen de s’en échapper par le mur de pierre, caché par des cyprès, qui donne sur le jardin du commissariat.

Les ciseaux…

La Mère donne toujours raison au Petit Frère. C’est sans doute parce qu’il a 8 ans de moins qu’elle…Un jour donc qu’ils se disputaient pour un jouet quelconque, la Mère surgit en criant, (comme toujours), et arracha l’objet du délit des mains de la petite, qui avait jusque là usé de négociations hypocrites, afin que le Petit Frère ne pleure pas trop. Dans un souci d’équité, sans doute, la Mère dit :

«- C’est tout le monde ou personne… ».

Quelques jours plus tard, alors que la Mère était chez la voisine, la petite se faufila derrière la porte de la cuisine, là où la Mère gardait sa boite à couture, saisit les gros ciseaux Fiskars à manche orange… Avec un doux sourire elle s’approcha du Petit Frère, et lui coupa adroitement ses mèches blondes de bébé qui lui tombaient en cascade sur les épaules, et qui le faisaient ressembler « à un ange », comme disait la Mère….

Ce faisant, elle lui dit :

«- Tu vois, les cheveux longs aussi, c’est pour tout le monde ou personne… ».

Il faut dire que depuis l’âge de cinq ans, la Mère lui faisait couper les cheveux comme un garçon, afin de n’avoir pas à dompter chaque matin ses boucles épaisses de fille du Sud. Chose que le père de la petite n’aurait jamais toléré, car il pensait que cela portait malheur. Mais ceci est une autre histoire…

Les anglaises soyeuses du Petit Frère ne repoussèrent pas, et il devint chatain, comme la Mère.

Gris comme…

Quand elle passe le week-end chez Mamie, c’est bien différent. D’abord, il faut prendre le car à la gare routière, et demander au chauffeur de s’arrêter à la « Bégune » (elle n’a jamais su ce que c’était qu’une bégune, ou s’il fallait prononcer ce mot autrement). Ensuite, il faut faire un bon kilomètre à pied, sous l’ombre des platanes, sur la route unique qui mène au village. Elle n’a jamais aimé ces platanes, ils perdent leur écorce comme s’ils étaient malades. Le village s’appelle comme une station de ski, mais nulle part de montagne, tout est plat et vilain, seulement des vignes à perte de vue…

On entre dans le village par la grande place, où il y a une gigantesque Victoire, qui prend la pose sur un grand socle carré, avec plein de noms dessus, « Morts pour la France ».

Dans le coin de la place, il y a une maison toujours ouverte, étroite et cossue, qui sert de « bazar ». C’est là que l’on achète les jeux de cartes, les dés à coudre, les piles pour la radio,  du savon (celui qu’achète Mamie a des lettres égyptiennes sur son papier doré, cela fascine la petite, qui croyait au début que ce savon venait « vraiment » d’Egypte…).

Devant le portail vert, un vieux berger allemand à la fourrure toute mitée monte la garde. Mais dès qu’il la reconnaît, il lui fait de bons yeux affectueux… Elle traverse la cour, monte l’escalier, et au passage, caresse une grappe de lilas mauve, elle ne peut s’en empêcher…

Elle sait que Mamie lui apprendra pour la centième fois à faire la polenta, « toujours attendre qu’elle fasse des bulles », qu’elle pourra réclamer des crêpes… Mamie lui dit parfois « Quand tu seras grande, tu tiendras une pizzeria, la « Pizzeria Mamma Mia », en levant les yeux au ciel, faussement catastrophée…ça la fait rire.

Mamie fait aussi de la « baniacode » (baña cauda), c’est une pâte d’anchois que l’on mange avec du céleri branche…

Elle sait que Mamie dira oui pour la tortue, comme elle a dit oui pour les cochons d’Inde, les poissons, oui aussi pour le chat…pour les bonbons, pour les patins à roulettes en métal…

Elle sait qu’elle est la mémoire vivante du fils de Mamie, à qui elle ressemble tant, même que tous les gens qui l’ont connu autrefois le disent… Alors, elle use et abuse un peu de ce privilège…

Jusqu’aux derniers jours de l’enfance, Mamie ne dira jamais non…

Le soir venu, enfouie sous des édredons sans forme, elle demandera à Mamie de lui raconter une fois de plus la guerre et les « boches », et comment Mamie a été « embarquée » pendant qu’elle travaillait à l’usine, et comment a fait Papy pour s’évader, et quand les « autres » sont partis pour ne jamais revenir, et pourquoi, ….et comment ….Inlassablement, Mamie raconte, ponctue avec des phrases en allemand, se tait, reprend le fil de l’histoire, mais la petite a fini par s’endormir. Chez elle, on ne raconte pas d’histoires aux enfants le soir avant d’aller au lit. 

Demain, il faudra repartir… Elle aimerait bien rester chez Mamie, mais « Ils » disent que Mamie boit, et c’est vrai, mais c’est juste pour oublier.

« Ils » disent aussi des tas de choses qu’elle finit par ne plus entendre…

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