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Archive mensuelle de février 2005

Gris comme…

Quand elle passe le week-end chez Mamie, c’est bien différent. D’abord, il faut prendre le car à la gare routière, et demander au chauffeur de s’arrêter à la « Bégune » (elle n’a jamais su ce que c’était qu’une bégune, ou s’il fallait prononcer ce mot autrement). Ensuite, il faut faire un bon kilomètre à pied, sous l’ombre des platanes, sur la route unique qui mène au village. Elle n’a jamais aimé ces platanes, ils perdent leur écorce comme s’ils étaient malades. Le village s’appelle comme une station de ski, mais nulle part de montagne, tout est plat et vilain, seulement des vignes à perte de vue…

On entre dans le village par la grande place, où il y a une gigantesque Victoire, qui prend la pose sur un grand socle carré, avec plein de noms dessus, « Morts pour la France ».

Dans le coin de la place, il y a une maison toujours ouverte, étroite et cossue, qui sert de « bazar ». C’est là que l’on achète les jeux de cartes, les dés à coudre, les piles pour la radio,  du savon (celui qu’achète Mamie a des lettres égyptiennes sur son papier doré, cela fascine la petite, qui croyait au début que ce savon venait « vraiment » d’Egypte…).

Devant le portail vert, un vieux berger allemand à la fourrure toute mitée monte la garde. Mais dès qu’il la reconnaît, il lui fait de bons yeux affectueux… Elle traverse la cour, monte l’escalier, et au passage, caresse une grappe de lilas mauve, elle ne peut s’en empêcher…

Elle sait que Mamie lui apprendra pour la centième fois à faire la polenta, « toujours attendre qu’elle fasse des bulles », qu’elle pourra réclamer des crêpes… Mamie lui dit parfois « Quand tu seras grande, tu tiendras une pizzeria, la « Pizzeria Mamma Mia », en levant les yeux au ciel, faussement catastrophée…ça la fait rire.

Mamie fait aussi de la « baniacode » (baña cauda), c’est une pâte d’anchois que l’on mange avec du céleri branche…

Elle sait que Mamie dira oui pour la tortue, comme elle a dit oui pour les cochons d’Inde, les poissons, oui aussi pour le chat…pour les bonbons, pour les patins à roulettes en métal…

Elle sait qu’elle est la mémoire vivante du fils de Mamie, à qui elle ressemble tant, même que tous les gens qui l’ont connu autrefois le disent… Alors, elle use et abuse un peu de ce privilège…

Jusqu’aux derniers jours de l’enfance, Mamie ne dira jamais non…

Le soir venu, enfouie sous des édredons sans forme, elle demandera à Mamie de lui raconter une fois de plus la guerre et les « boches », et comment Mamie a été « embarquée » pendant qu’elle travaillait à l’usine, et comment a fait Papy pour s’évader, et quand les « autres » sont partis pour ne jamais revenir, et pourquoi, ….et comment ….Inlassablement, Mamie raconte, ponctue avec des phrases en allemand, se tait, reprend le fil de l’histoire, mais la petite a fini par s’endormir. Chez elle, on ne raconte pas d’histoires aux enfants le soir avant d’aller au lit. 

Demain, il faudra repartir… Elle aimerait bien rester chez Mamie, mais « Ils » disent que Mamie boit, et c’est vrai, mais c’est juste pour oublier.

« Ils » disent aussi des tas de choses qu’elle finit par ne plus entendre…

Albi…

Comme tous les étés, « ils » ont décidé qu’elle irait chez la « Marie-Louise ». « Ils » disent que ça lui fait du bien…. Qu’elle revient « grossie ».

En vérité, elle revient grossie de sanglots et de rancœur. La « Marie-Louise », d’abord, elle fait peur avec ses grosses lunettes marron. Et puis elle l’oblige à manger de la ratatouille, qu’elle appelle « chichoumeille ». Elle fait d’abord dégorger les aubergines avec du sel ; au bout de quelques temps, elles se mettent à transpirer un liquide bleuâtre. Elle est persuadée que les aubergines de la chichoumeille sont empoisonnées. Son grand-père lui a montré une fois dans la forêt, un champignon mortel appelé « bolet de Satan », qui, lorsqu’on le touche du bout du pied, devient bleu tout pareil.

C’est l’été, il faut « profiter » des légumes qui poussent dans un petit carré où elle n’a jamais eu le droit de mettre les pieds, on mangera donc de la chichoumeille presque tous les midis.

Ensuite, c’est l’heure de la sieste, elle ne doit pas faire de bruit, elle a juste le droit de s’ennuyer, assise devant la porte, elle fabrique des arcs-en ciel avec le rideau de lanières en plastique Les mouches bourdonnent en désordre et se frottent les pattes sur la toile cirée à carreaux. Le cœur de cuivre de la grande pendule comtoise distribue les secondes, indifférent…

L’an dernier, elle a perdu une dent de devant. La Marie-Louise, agacée parce que la dent ne tombait pas assez vite, lui a retiré d’un coup sec.

Cette année, elle a découvert que si elle faisait pipi dans le carré d’hortensias de la Marie-Louise, ils viraient au mauve…

Elle n’aime pas la Marie-Louise et la Marie-Louise ne l’aime pas. C’est un accord tacite immuable.

Elle sait qu’elle va rester là-bas jusqu’à la veille de la rentrée scolaire.




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